lundi 12 avril 2010

Une expo assez particulière...

Voyez le compte rendu que j'ai écrit sur une expo que j'ai vue à Ste-Hyacinthe, ville qui semble étonnement vivante sur le plan de l'art visuel. L'exposition est terminée, mais si jamais vous entendez parler de l'un de ces artistes (surtout celui du ketchup), allez voir leurs performances.
À bientôt!


Agroalimentaire et art visuel : une impression d’inquiétante étrangeté
Orange, Il Nostro Gusto - l’événement d’art actuel
De Saint-Hyacinthe
www.expression.qc.ca/orange3

Partant d’un concept très original alliant agroalimentaire et art visuel, l’événement Orange a pris d’assaut le centre-ville de Saint-Hyacinthe pour une troisième fois cet automne. En effet, un nombre impressionnant d’artistes provenant bien sûr du Canada, mais aussi des Etats-Unis et d’ailleurs y ont exposé leurs œuvres. La fusion entre l’alimentation et l’art s’avère riche en possibilités et peut parfois être difficile à digérer pour le public, même averti. En effet, certaines installations ou œuvres sont assez perturbantes, tant par ce qu’elles dénoncent que par la façon particulière qu’elle ont de solliciter tous les sens du corps humain (non seulement la vue, mais aussi le toucher, l’odorat, le goût).
Parfois de façon ludique, mais toujours mues par une volonté de réflexion intellectuelle, les nombreuses installations artistiques parviennent en effet à susciter chez le spectateur une double réaction: d’abord, un questionnement sur nos habitudes alimentaires s’impose. Puis, le courage et l’originalité des artistes qui (s’) exposent forcent le spectateur à remettre en question sa propre manière d’aborder la nourriture, chose qui semblait acquise depuis longtemps. Et chacun sera touché de façon différente, puisque chaque être humain a, selon son histoire, une relation particulière avec l’alimentation. Comme en font état les directeurs de l’événement : « Il existe un nombre incalculable d’attitudes – parfois très étranges – liées à l’alimentation, qui vont au-delà de la satisfaction de besoins physiologiques et qui relèvent des habitudes culturelles, de la religion, des rituels, des traits psychologiques, etc ».1
En fait, toutes les œuvres étant liées d’une façon ou d’une autre aux habitudes alimentaires nord-américaines, on se questionne sur la provenance des aliments, sur les enjeux reliés à leur consommation, sur les méthodes utilisées pour leur fabrication. Évidemment, l’exposition revêt un caractère socio politique, et chacune des œuvres met en évidence des questionnements éthiques tout en étant sensibles aux considérations esthétiques.


Un parcours en trois étapes
L’exposition se visite en trois étapes à travers le centre-ville de Saint-Hyacinthe. D’abord, une dizaine d’installations sont situées au-dessus du marché public, dans l’espace Expression, le centre d’exposition de la ville. Dès l’entrée, une immense œuvre de Thierry Arcand-Bossé, Kidnapping du symbole (2009), démontre l’enlèvement de Ronald Mac Donald à travers un esthétisme qui rappelle la bande dessinée, voire le langage et la plastique cinématographiques. De façon très graphique, nous assistons en direct à l’attaque du symbole de la malbouffe, de la nourriture poubelle. C’est la chute ou le déclin de l’empire Mac Donald, et par ricochet de l’empire américain.
Griffith Aaron-Baker a de son côté confectionné une énorme bouteille de Pepsi avec les bouchons de plastique de ces mêmes bouteilles. En utilisant la matière plastique pour la composition de cette œuvre nommée Petro Max’d, Aaron-Baker fait prendre conscience au visiteur de la multitude de déchets qui sont générés en Amérique du Nord, tout en utilisant un symbole de l’hégémonie américaine sur les produits de consommation courante.
Au sortir de l’espace Expression, le visiteur suit les pointillés sur le trottoir et arrive dans un ancien bâtiment désaffecté que l’organisation Projet Orange loue pour le temps de l’événement. À l’entrée, se trouve une énorme photographie très touchante représentant une dame qui s’est faite littéralement écraser par une pile de boîtes de conserve dans un magasin à grande surface. Il s’agit de la photo originale donnée à l’artiste Ron Benner par le photographe à la mort de ce dernier. Il est impossible alors de ne pas se questionner sur l’énorme pouvoir que détiennent les géants de l’alimentation face à l’individu, qui recherche toujours le produit le moins coûteux, dans ce cas-ci au péril de sa vie.
Ensuite, la visite se poursuit vers l’installation nommée Étuveuse climatique de Daniel Corbeil, professeur au Cégep du Vieux-Montréal. Après plusieurs essais et erreurs, l’artiste québécois, qui travaille sur cette œuvre depuis 2004, a réussi à recréer un paysage miniature en utilisant uniquement des composantes alimentaires (des guimauves représentant la neige par exemple) et des matériaux recyclés. Son œuvre est évolutive, car il la transforme en utilisant des procédés qui rappellent le déversement de produits chimiques par les grandes industries. L’étuveuse permet ainsi de prendre conscience des effets des changements climatiques sur l’environnement et par conséquent sur le mode de vie des êtres humains.
Au deuxième étage se trouve d’abord l’œuvre de Joseph Konhke. Smart and final est une installation formée d’ustensiles de plastique disposés en forme de puits de pétrole sur une table à pique-nique, et activés par un moteur. « L’artiste souhaite souligner que le pétrole est de plus en plus employé dans la confection des objets que nous utilisons pour nous abreuver et nous nourrir ».2 Ainsi, le parallèle s’établit entre nos besoins vitaux de nourriture et la façon dont le pétrole et d’autres ressources naturelles épuisables sont devenus indispensables à notre mode de vie occidental. À un tel point que nous ne pouvons concevoir la vie sans elles.

Cosimo Cavallaro et ses 600 litres de ketchup
Après l’œuvre de Konhke, le visiteur entre dans une pièce qui le transporte illico dans un autre monde, celui de Cosimo Cavallaro. L’artiste provoque souvent de vives réactions lorsqu’il présente ses installations. Pensons par exemple à la chambre à coucher qu’il avait recouverte de fromage en 1999, installation qui avait fait courir les médias du monde entier. Le concept qu’il présente cette année à Saint-Hyacinthe n’est pas moins impressionnant. En effet, il a enduit de ketchup un petit appartement, meubles et électroménagers compris. C’est à coup sûr l’élément le plus impressionnant de l’exposition Il Nostro Gusto.
Il s’agit en fait d’un corridor donnant sur une cuisine et une chambre à coucher dont le ketchup qui couvre planchers, plafonds et murs donne l’impression d’entrer dans une scène du film The Shining de Stanley Kubrick (1980). En effet, la sensation d’arriver immédiatement après un carnage est palpable, comme si le mal était déjà survenu et que nous arrivions trop tard. L’odeur de vinaigre séché ainsi que les pieds qui collent sur la matière ajoutent à l’effet perturbant que le visuel avait déjà bien entamé.
La réflexion derrière cette impressionnante œuvre d’art nommée Exit : A room in ketchup est peut-être en lien avec les origines italiennes de l’artiste, qui a souligné lors de nombreuses entrevues les souvenirs de tomates en conserves que sa famille confectionnait, la perte des traditions culinaires et le raccourci que représente le ketchup en Amérique du nord.3 Il est vrai que le ketchup est un produit de consommation courante associé à la restauration rapide, et pourrait, à la rigueur, être relié à la perte des valeurs traditionnelles. Toutefois, il est à noter que malgré la nature très impressionnante de l’installation, le visiteur peut être porté à se questionner sur le bien fondé d’une opération qui consiste à gaspiller 600 litres de nourriture.
La visite se termine de façon pertinente par le Orange Off, qui rassemble des installations et œuvres d’artistes locaux.

Enfin, sans pouvoir faire état de toutes les œuvres présentées lors de cette exposition, il est clair que le visiteur, amateur d’art visuel ou simple curieux, sera touché par ce qui lui a été présenté. En fait, il se verra contraint non seulement de se questionner sur le rapport qu’il entretient avec la nourriture, mais il devra également penser à redéfinir ses habitudes de consommation courante, et la manière dont il pourrait devenir plus « agro-alimentairement » responsable.


Notes
1. Marcel Blouin et Geneviève Ouellet, Directeurs de ORANGE, L’événement d’art actuel de Saint-Hyacinthe. http://www.expression.qc.ca/orange/directeurs.html
2. Joseph Kohnke Bio, http://www.expression.qc.ca/orange/artistes/kohnke.html
3. Bérubé, Stéphanie, L’événement Orange à Saint-Hyacinthe, « La Presse », samedi 12 septembre 2009 (propos recueillis).

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